Veronique Joumard

1993
9 globes de verre, ampoules et fils électriques, multiprises, dimensions variables.
Collection MAC/VAL,
musée d’art contemporain
du Val-de-Marne.
Acquis avec la participation
du FRAM Île-de-France.
© Adagp, Paris 2010.
Photo © Jacques Faujour.

Notice

La lumière est ontologiquement liée à la création de l’espace illusionniste de la peinture. Dans la tradition classique, elle est le moyen le plus usité de composer un espace, de créer la profondeur et de rendre tangible l’expérience visuelle que propose le tableau.

Véronique Joumard poursuit l’histoire de la représentation mais déjoue l’illusionnisme qui lui est attaché. Depuis 1985, elle produit des installations lumineuses (systématiquement titrées « Sans titre »), murs-tableaux ou miroirs jouant avec les codes de la peinture occidentale. Elle y donne à voir non plus seulement les effets rétiniens ou esthétiques de la lumière, mais les conditions mêmes de son apparition.

Sans titre est constitué de neuf globes de verre contenant des ampoules et reliés à des multiprises : tous les éléments participant du phénomène d’arrivée et de diffusion de la lumière sont mis à nu – globes de verre, ampoules, fils électriques, prises, multiprises. Véronique Joumard « tire une ligne » électrique et graphique entre le motif (les neuf globes lumineux) et le bâtiment qui l’accueille, sorte d’organisme nourricier de l’œuvre.

Travailler la lumière dans le champ des arts visuels n’est bien évidemment pas un fait nouveau. C’est l’attention portée au phénomène lumineux artificiel, industriel et à l’évolution de ses modes de production qui donne au travail de Véronique Joumard sa dimension prospective. L’usage régulier du « Sans titre » pour dénommer la quasi-totalité de ses installations « lumineuses » place l’auteur dans une position de retrait. À l’instar de la célèbre déclaration de l’artiste minimal américain Frank Stella « what you see is what you see  » (ce que vous voyez est ce que vous voyez), Véronique Joumard semble refuser de charger l’œuvre, de manière autoritaire et prescriptive, d’un sens non visible à l’oeil nu.

Est-elle alors une artiste postminimale ou postconceptuelle ? L’usage de la lumière industrielle, du néon, l’inscrit en effet dans l’héritage de Donald Judd ou de Dan Flavin. La filiation est lisible dans la mise en scène des matériaux de l’œuvre et dans son rapport au regardeur. Véronique Joumard invite ce dernier à expérimenter physiquement l’espace et à se questionner sur les conditions d’apparition de l’image ou, plus spécifiquement, de la lumière. Elle s’éloigne cependant des artistes minimalistes américains en ce sens où l’œuvre devient « un objet spécifique », dont la fonction n’est plus de révéler l’espace environnant mais d’interroger autrement ses constituants, à travers un filtre scientifique et technologique. La lumière n’est plus seul sujet d’étude, elle est l’objet même du travail artistique, son matériau.

Ce retrait du geste unique amène également Véronique Joumard à produire en 2000 le Mur-tableau (à Benifallet, en Espagne) et en 2009 la Maison-tableau, une cabane de jardin installée dans le jardin des Tuileries, à Paris. La Maison-tableau est une œuvre participative en perpétuelle transformation. Recouverte de la peinture verte du tableau d’école, elle offre au public une surface d’inscription. Dessinées ou écrites à la craie de couleur, les traces du passage des visiteurs peuvent être effacées par d’autres participants ou par les éléments naturels. Précaire, jamais achevée, cette « maison-tableau » prend la forme d’un work in progress collectif. Vierge d’inscriptions, c’est un monochrome vert ardoise. Mais en entrant dans l’espace public, il devient une sorte d’allégorie sociale de l’art. Véronique Joumard contribue par son travail, en particulier par cette pièce, à la perpétuation d’une relation entre l’œuvre, le politique et la mémoire de la peinture.

En 2009, Noël Dolla, artiste présent dans la collection du MAC/VAL, à l’occasion de son exposition monographique « Léger vent de travers », installe dans le jardin du musée une cabane bancale et crée dans la salle d’exposition un « tableau d’école », portant la trace effacée (par l’artiste cette fois) des inscriptions des professionnels du lieu (monteurs, commissaire d’exposition, peintres et personnels) pendant le montage de l’exposition. L’œuvre est au croisement de ces multiples mémoires enchevêtrées : mémoire du trait, héritage de l’art classique, temps présent de l’inscription, temps futur du devenir incertain de la pièce exposée au caprice de la météo ou du visiteur.

S.A.