Exposition à venir : « 5 Mo », Morellet, Monvert, Monory, Moninot, Molnár

Exposition collective
Exposition du 20 novembre 2026 au 25 avril 2027
Vernissage jeudi 19 novembre 2026

Exposition hommage à François Morellet organisée dans le cadre du programme « Constellation » et du partenariat 2025–2029 entre le Centre Pompidou et le MAC VAL.

L’art est une faille dans le système.
Vera Molnár

Le premier charme de ces peintures dites géométriques c’est l’accident,
c’est-à-dire ce qui n’est pas la géométrie.

François Morellet

Les propositions du riche programme du centenaire de la naissance de François Morellet ne sont pas étrangères aux règles du jeu de l’exposition « 5 Mo ».
L’engouement lors de cette année anniversaire pour l’artiste est si vaste et les sujets si divers que peu d’aspects ont échappé à cet hommage en forme d’archipel et de pas de deux. Au MAC VAL, il fallait emprunter une voie un peu moins balisée et celle-ci a pris appui sur la notion de comparaison entre l’artiste et ses contemporains. Le principe pour simple ne devait pas en rester là. Il fut alors question de descendance et si celle de François Morellet fut nombreuse, le choix proposé s’appuie autant sur le hasard que sur la programmatique et la mise en pratique de ce que François Morellet nommait « la géométrie des contraintes ».

Présentation

Il est rare que lors de visites d’atelier, de galeries ou d’expositions que le nom de François Morellet ne soit pas prononcé. La référence, ainsi revendiquée par des artistes rencontrés n’avait pas forcément de lien avec l’art construit ou le cinétisme. Nombre d’artistes figuratifs, de vidéastes, de photographes, de performeuses et performers reconnaissaient que Morellet défendait un pan de l’art sinon avec désinvolture au moins avec un sens de l’humour et surtout un état d’esprit fait d’irrévérence et de précision qui ne laissait personne indifférent. Le premier réflexe fut de rechercher des équivalents ou échos plastiques à ces relations dans les œuvres conservées au MAC VAL. La descendance était si riche et les liens si nombreux que l’artiste même se trouvait perdu au milieu d’une science des relations pas assez affinée laquelle ne produisait en fin de compte plus rien de bien convaincant. C’était juste et trop large à la fois. Il manquait peut-être la drôlerie et l’impertinence lorsqu’elles procèdent du hasard et de la rencontre. L’autre écueil (à moins qu’il ne s’agisse d’une hantise) pour toute curatrice ou curateur, c’est le réchauffé. J’utilise à dessein un terme que François Morellet aurait bien aimé. Or, il y a un peu plus de vingt ans, j’avais été commissaire d’une exposition au Musée départemental Henri Matisse du Cateau-Cambrésis « Quelques systèmes en hommage à Herbin ». Ce n’était pas une rétrospective à proprement parler mais cela y ressemblait. Face à ce constat qui aurait pu finir en crise d’inspiration, je me suis rappelé une discussion que j’avais eue avec l’artiste tandis que nous préparions son exposition consacrée en hommage à Auguste Herbin. Comme un héritier de l’Oulipo, ou du lettrisme, François Morellet aimait les jeux de mots à commencer par les palindromes et aussi les règles du jeu qui impliquaient une contrainte ou de faire appel au hasard et peut-être même à une forme d’arbitraire comme l’ordre alphabétique ou numérique. On s’en souvient, l’artiste s’était passionné pour le caractère aléatoire et les énigmes mathématiques, le carré magique comptait parmi les mystères formels et symboliques à l’œuvre dans de nombreuses compositions. En marge du montage de « Quelques systèmes en hommage à Herbin », François Morellet me raconta qu’un jour, il avait reçu une lettre pour le congratuler pour une exposition dans laquelle il ne figurait pas. Il s’agissait tout simplement d’un homonyme. Ce qui le ravit au plus haut point c’est que le hasard avait bien fait les choses. En effet, cet artiste était un peintre figuratif aux antipodes de sa production artistique. Immédiatement il avait imaginé une exposition réunissant tous les artistes s’appelant comme lui. Je n’ai jamais pris le temps de vérifier l’anecdote car je préfère la penser vraie. _ Elle avait des airs de parenté dans son raisonnement avec le jeu de mots sur son nom qu’il avait proposé pour l’affiche qu’il avait imaginée de la Eat-Art Galerie de Düsseldorf en 1971 et qu’il avait simplement nommé Mords-les. De même qu’il disait, peut-être pas sérieusement cette fois, qu’il aurait dû être exposé avec Malcolm Morley. Nous eûmes alors une discussion sur l’arbitraire et la drôlerie du classement alphabétique. Il aimait les listes de certains catalogues de collection et de la même manière que le concept du livre voisin cher à Aby Warburg au gré de la poésie arbitraire « des lois du bon voisinage » des noms qui se suivaient dans une liste alphabétique étaient peut-être unis d’un lien secret entre eux, en tous les cas ils nous obligeaient à imaginer des liens, des échos entre eux. François Morellet affectionnait les annuaires et regardait entre qui et qui il pouvait bien se retrouver, et, souvent s’il n’avait trouvé aucun homonyme, il s’amusait de se situer entre tel ou tel. Il prisait, dans l’ordre alphabétique, la notion d’interférences si opérante dans son œuvre et finalement la force d’une décision qui, pour objective, était en réalité arbitraire, pur jeu sur les mots et spéculation entre abscisse et ordonnée, d’une bataille navale pensée à partir d’un annuaire téléphonique.

Nous avons donc, en souvenir de François Morellet et de son esprit, appliqué la règle du bottin voisin plus ludique que mondain. Il existe plusieurs artistes conservés au musée dont les deux premières lettres sont Mo. Le hasard était vraiment délicat et encourageant avec le projet, en effet quoi de plus naturel que de rapprocher François Morellet de Vera Molnár. Les artistes étaient des familiers, unis par des liens d’une très profonde amitié. Les préoccupations formelles et sémantiques de Vera Molnár sur la lettre M allaient dans le sens de l’ordre alphabétique et de certaines réflexions entre lettre, typographie et art construit prônées par François Morellet. C’est dans cet esprit et par cet esprit que Vera Molnár avait imaginé la série des Molndrian puis qu’elle avait évoqué ce qu’elle nomme « sa rencontre avec la lettre M ». « Ce M ne venait pas vraiment de Malevitch, de Molnár, de Morellet ou de Michel-Ange mais il était presque carré, et correspondait à mon désir de sortir des carcans, des partis, des écoles, des obédiences, et son indécidabilité formelle me convenait parfaitement, il était ni ni. » (Entretien de Vera Molnár avec Amely Deiss et Vincent Baby, 2012). C’est pourquoi, dans cette proposition empirique et onomastique, le livre d’artiste de Vera Molnár intitulé M (2007) qui décline les possibilités formelles associées au nom d’un artiste de la Renaissance à nos jours ayant compté dans sa formation confirma une piste qui aurait pu paraître farfelue. Ce panthéon alphabétique et chronologique raconte une histoire, celle d’un carré qui a perdu une partie de sa forme qu’il retrouve selon les modulations de ses différentes sources d’inspiration. Bernard Moninot s’inscrivait également dans cette logique ou dans une des nouvelles manifestations des logiques permutatives associées. Lors d’un entretien téléphonique en août 2026, Bernard Moninot s’amusait beaucoup de cette confrontation. Il avait bien connu François Morellet, il aimait en lui la possibilité de ne jamais se limiter à la forme géométrique, à la pousser dans des retranchements poétiques et sémantiques. Cependant ce qui le rapprochait le plus de l’artiste c’est leur intérêt commun pour l’immatérialité, encore que cet aspect fût discrètement abordé par François Morellet. Il pensait assurément à l’inframince de Marcel Duchamp et avait participé à introduire dans le registre de l’art construit l’idée selon laquelle les formes géométriques à la disposition des artistes étaient fondamentalement des ready-made et leurs variations des déclinaisons de joueur d’échecs. Quant à Charles-Henri Monvert, il s’était nourri de François Morellet et au-delà de son inspiration lui avait demandé conseil, il l’avait approché avec la déférence un peu désuète d’un élève à son maître. Il aimait particulièrement la période du G.R.A.V (Groupe de Recherche d’Art Visuel 1960-1968) dont François Morellet était autant un membre fondateur qu’un turbulent thuriféraire. La question que Charles-Henri Monvert se posait était simple : comment continuer à aller chercher le spectateur avec ces jeux chromatiques et rétiniens ? L’artiste avait également une approche sinon sémantique au moins de grammairien ou de linguiste lorsqu’il explorait l’équivalent visuel des accents toniques ou la différence entre les grilles et les trames. Comment contemporanéiser l’héritage (la célèbre exposition de 1965 au MoMA) et la fonction du « responsive eye » ?

De la réunion de ces différents Mo (lire mégaoctet), entre Morellet, Monvert, Monory, Moninot et Molnár, une petite constellation abstraite avait retrouvé la logique de l’histoire des mouvements, remettant toutefois en cause le trop grand sérieux et le caractère parfois un peu doctrinal de l’abstraction qui aurait joué de son apparente encore que fallacieuse impartialité. Les cinq artistes pouvaient tous représenter les manifestations de ce que François Morellet appelait, dans un texte de 1981 repris en volume par la suite, « la géométrie iconoclaste » et la « géométrie accidentée ». Le hasard de l’ordre alphabétique avait été incroyablement juste (et même un peu trop) s’il ne nous avait pas obligé afin de respecter la règle du jeu d’intégrer le plus étrange et peut-être le plus stimulant de cette énigme à résoudre : la confrontation entre Jacques Monory et François Morellet.
L’hypergéométrique et l’hyperfiguratif sont alors réunis dans une même exposition. Les deux artistes avaient un lien avec l’histoire du MAC VAL. Rappelons que l’exposition inaugurale du musée était consacrée à Jacques Monory et l’exposition des 10 ans à François Morellet. Ils représentaient alors deux repères paradigmatiques de la scène française et de l’histoire du musée ; tous les deux, à leur manière, avaient au cœur de leur pratique imaginé différentes manifestations au labyrinthe soit narratif et policier soit mathématique et programmatique et proposé des issues incertaines. Cela ne justifiait pas forcément leur comparaison ni même leur rapprochement. Or c’est une étude universitaire qui conforta cette piste. Celle-ci analysait le sens et la fonction des différentes croix dans l’œuvre de Monory. Elle n’était pas qu’une rature sur une figuration complexe mais également la référence, parfois critique, à l’art construit. La même logique, même si les apparences étaient dissemblables, animait, travaillait et pour prendre un terme cher à François Morellet interférait dans tout système de représentation. Il n’est quasiment pas d’œuvres (celles de François Morellet comme celles de Jacques Monory) dont la logique ne fût pas, plus ou moins discrètement, contre-carrée par le signifiant de la forme géométrique. La croix peut être également traitée comme un élément figuratif purement abstrait, parce que les deux pôles de la représentation reposent sur des conventions. La croix est alors dépouillée de son lien à l’iconographie chrétienne, elle devient une cible (le point d’impact) ou la matérialisation de l’expression idiomatique « faire une croix ». Toute exposition cherche des signes qui lui indiqueraient qu’elle est sur la voie, la bonne et mauvaise voie de relations trop bien pensées afin de réveiller ce qui n’est pas sérieux et prendre le commissaire à son propre jeu : celui d’un « vous n’êtes pas sérieux » presque permanent. Ce signe est envoyé d’on ne sait où par Vera Molnár qui, entre janvier et avril 2023, a décliné dans un livre d’artiste intitulé 100 croix les principales possibilités d’une forme pour résumer une vie ou presque consacrée à l’abstraction. Il est désormais admis que celle-ci ne peut que résulter d’un croisement exactement à l’œuvre dans la présente exposition. Or, au-delà des coïncidences formelles, la comparaison des deux artistes se justifiait car tous les deux avaient réfléchi à la notion « d’accident ». François Morellet le redoute mais il ne peut pas y échapper et même a fini par l’accepter. La recherche de la géométrie, parce que selon ses propres mots on ne peut pas la représenter, ne peut se faire que par accidents. C’est exactement le même rôle que Jacques Monory attribue à ses différentes formes. En paraphrasant Morellet, on ne peut accéder à la figuration que par accident, c’est-à-dire à ce qui justement échappe pour le premier à la géométrie et pour le second à la figuration. C’est ce qui faisait, selon François Morellet, le charme désuet et indémodable de la géométrie et peut-être bien de l’art abstrait tout aussi bien que de la figuration critique et narrative.

Un autre média, qui à lui seul était un signe, rapprochait aussi Monory de Morellet : l’utilisation du néon si possible bleu, couleur désaffectée pour Monory et immatérielle pour Morellet. La lueur des néons, c’est l’interférence des sources lumineuses, son chuintement aussi bien que son possible essoufflement, autrement dit, la poésie de l’intermittence qui fait légèrement vibrer et grésiller ce qui est représenté dans une ambiance d’enseignes lumineuses et de rayons, ceux d’un cercle et de problèmes géométriques insolubles. Rayon, ce terme presque synthétique de géométrie et de roman de science-fiction auquel cette exposition doit un tant soit peu ou, pour parler comme François Morellet, un temps si peu.

Nicolas Surlapierre, directeur du MAC VAL et commissaire de l’exposition

Un événement organisé dans le cadre de la célébration du centenaire de la naissance de l’artiste à l’initiative du Centre Pompidou, de l’Estate et du Fonds de dotation François Morellet.

Artistes

Vera Molnár, née le 5 janvier 1924 à Budapest et morte le 7 décembre 2023 à Paris, est une artiste plasticienne française d’origine hongroise.
Proche de l’abstraction géométrique, elle est considérée comme précurseur de l’art numérique et de l’art algorithmique. Dans sa carrière artistique, elle utilise une grande diversité de matériaux et de supports, elle dessine, colle, peint, conçoit des sculptures, programme, photographie, réalise des installations, des estampes et des livres d’artiste.
Sa pratique picturale peut être assimilée au courant de l’abstraction géométrique, qui se développe en Europe au cours des années 1950. Sa peinture est marquée par un vocabulaire élémentaire constitué par la ligne, le cercle, le carré ou encore le méandre et se base sur l’utilisation de séries, permutations ou rotations de lignes et formes géométriques simples. Elle déclare être particulièrement intéressée par le carré, le rectangle et la ligne.

Bernard Moninot est un plasticien français né le 15 mai 1949 au Fay (Saône-et-Loire, Bourgogne-Franche-Comté), professeur à l’École des beaux-arts de Nantes en 1994 et actuellement professeur à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Dans ses œuvres, il met en concurrence l’espace réel et l’espace fictif de la représentation. Au début des années 1980, il utilise le verre comme support, en fixant sur l’envers, noir de fumée, pigments variés, limaille de fer, silice ou poudre de graphite pour évoquer des éléments d’architecture, les ombres d’étranges outils de mesure ou de fragiles constructions métalliques. Puis, il réalise la série des Ombres portées, techniquement très différentes : des formes en métal émaillé projettent leurs ombres sur le mur, évoquant des claustras ou des moucharabieh filtrant la lumière du soleil de leurs découpes complexes.

Jacques Monory naît le 25 juin 1924 à Paris et y meurt le 17 octobre 2018.
Il est l’un des principaux représentants du mouvement de la figuration narrative qui, au milieu des années 1960, s’est opposé à la peinture abstraite. Préoccupé par la violence de la réalité quotidienne, les tableaux de Monory suggèrent des atmosphères lourdes et menaçantes à travers des séries et des images qu’il utilise, directement issues de la société contemporaine. Des emprunts photographiques et cinématographiques, le recours à la monochromie, la froideur de la touche et de la composition caractérisent un style singulier et engagé dans la représentation, et baignent souvent dans un camaïeu de bleu. De 1968 à 1988, Jacques Monory réalise plusieurs films.

Charles-Henri Monvert est né en 1948 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) et mort à Paris en 2018.
La peinture de Charles-Henri Monvert repose sur le développement, à partir d’une grille initiale, d’une combinaison structurelle de variations infinies. Son œuvre s’élabore selon un procédé de tressage, de chevauchements, qui fait entrer en interférence plusieurs plans et strates temporels superposés. Ici logique et intuition se rejoignent ; chaque œuvre porte en elle la marque du devenir et de l’aléatoire.

François Morellet, né le 30 avril 1926 à Cholet (Maine-et-Loire) et mort le 11 mai 2016 dans cette même ville, est un peintre, graveur et sculpteur français.
Il est considéré comme l’un des acteurs majeurs de l’abstraction géométrique de la seconde moitié du XXe siècle et un précurseur du minimalisme. Il est également industriel de 1948 à 1975. Pour Morellet, l’œuvre d’art ne renvoie qu’à elle-même. Son titre, généralement sophistiqué indique la règle du jeu qui a présidé à son élaboration.
Il entend contrôler le processus de création et démystifier la mythologie romantique de l’art et de l’artiste, en justifiant chacun de ses choix par un principe établi au préalable, qui peut d’ailleurs aller jusqu’à faire intervenir le hasard dans certaines composantes de l’œuvre. Ainsi, il multiplie les références mathématiques dans son travail, dont certains titres expriment l’idée que ses œuvres sont construites sur la base d’équations et de systèmes numériques généralement complètement inventés.

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