Il est rare que lors de visites d’atelier, de galeries ou d’expositions que le nom de François Morellet ne soit pas prononcé. La référence, ainsi revendiquée par des artistes rencontrés n’avait pas forcément de lien avec l’art construit ou le cinétisme. Nombre d’artistes figuratifs, de vidéastes, de photographes, de performeuses et performers reconnaissaient que Morellet défendait un pan de l’art sinon avec désinvolture au moins avec un sens de l’humour et surtout un état d’esprit fait d’irrévérence et de précision qui ne laissait personne indifférent. Le premier réflexe fut de rechercher des équivalents ou échos plastiques à ces relations dans les œuvres conservées au MAC VAL. La descendance était si riche et les liens si nombreux que l’artiste même se trouvait perdu au milieu d’une science des relations pas assez affinée laquelle ne produisait en fin de compte plus rien de bien convaincant. C’était juste et trop large à la fois. Il manquait peut-être la drôlerie et l’impertinence lorsqu’elles procèdent du hasard et de la rencontre. L’autre écueil (à moins qu’il ne s’agisse d’une hantise) pour toute curatrice ou curateur, c’est le réchauffé. J’utilise à dessein un terme que François Morellet aurait bien aimé. Or, il y a un peu plus de vingt ans, j’avais été commissaire d’une exposition au Musée départemental Henri Matisse du Cateau-Cambrésis « Quelques systèmes en hommage à Herbin ». Ce n’était pas une rétrospective à proprement parler mais cela y ressemblait. Face à ce constat qui aurait pu finir en crise d’inspiration, je me suis rappelé une discussion que j’avais eue avec l’artiste tandis que nous préparions son exposition consacrée en hommage à Auguste Herbin. Comme un héritier de l’Oulipo, ou du lettrisme, François Morellet aimait les jeux de mots à commencer par les palindromes et aussi les règles du jeu qui impliquaient une contrainte ou de faire appel au hasard et peut-être même à une forme d’arbitraire comme l’ordre alphabétique ou numérique. On s’en souvient, l’artiste s’était passionné pour le caractère aléatoire et les énigmes mathématiques, le carré magique comptait parmi les mystères formels et symboliques à l’œuvre dans de nombreuses compositions. En marge du montage de « Quelques systèmes en hommage à Herbin », François Morellet me raconta qu’un jour, il avait reçu une lettre pour le congratuler pour une exposition dans laquelle il ne figurait pas. Il s’agissait tout simplement d’un homonyme. Ce qui le ravit au plus haut point c’est que le hasard avait bien fait les choses. En effet, cet artiste était un peintre figuratif aux antipodes de sa production artistique. Immédiatement il avait imaginé une exposition réunissant tous les artistes s’appelant comme lui. Je n’ai jamais pris le temps de vérifier l’anecdote car je préfère la penser vraie. _ Elle avait des airs de parenté dans son raisonnement avec le jeu de mots sur son nom qu’il avait proposé pour l’affiche qu’il avait imaginée de la Eat-Art Galerie de Düsseldorf en 1971 et qu’il avait simplement nommé Mords-les. De même qu’il disait, peut-être pas sérieusement cette fois, qu’il aurait dû être exposé avec Malcolm Morley. Nous eûmes alors une discussion sur l’arbitraire et la drôlerie du classement alphabétique. Il aimait les listes de certains catalogues de collection et de la même manière que le concept du livre voisin cher à Aby Warburg au gré de la poésie arbitraire « des lois du bon voisinage » des noms qui se suivaient dans une liste alphabétique étaient peut-être unis d’un lien secret entre eux, en tous les cas ils nous obligeaient à imaginer des liens, des échos entre eux. François Morellet affectionnait les annuaires et regardait entre qui et qui il pouvait bien se retrouver, et, souvent s’il n’avait trouvé aucun homonyme, il s’amusait de se situer entre tel ou tel. Il prisait, dans l’ordre alphabétique, la notion d’interférences si opérante dans son œuvre et finalement la force d’une décision qui, pour objective, était en réalité arbitraire, pur jeu sur les mots et spéculation entre abscisse et ordonnée, d’une bataille navale pensée à partir d’un annuaire téléphonique.
Nous avons donc, en souvenir de François Morellet et de son esprit, appliqué la règle du bottin voisin plus ludique que mondain. Il existe plusieurs artistes conservés au musée dont les deux premières lettres sont Mo. Le hasard était vraiment délicat et encourageant avec le projet, en effet quoi de plus naturel que de rapprocher François Morellet de Vera Molnár. Les artistes étaient des familiers, unis par des liens d’une très profonde amitié. Les préoccupations formelles et sémantiques de Vera Molnár sur la lettre M allaient dans le sens de l’ordre alphabétique et de certaines réflexions entre lettre, typographie et art construit prônées par François Morellet. C’est dans cet esprit et par cet esprit que Vera Molnár avait imaginé la série des Molndrian puis qu’elle avait évoqué ce qu’elle nomme « sa rencontre avec la lettre M ». « Ce M ne venait pas vraiment de Malevitch, de Molnár, de Morellet ou de Michel-Ange mais il était presque carré, et correspondait à mon désir de sortir des carcans, des partis, des écoles, des obédiences, et son indécidabilité formelle me convenait parfaitement, il était ni ni. » (Entretien de Vera Molnár avec Amely Deiss et Vincent Baby, 2012). C’est pourquoi, dans cette proposition empirique et onomastique, le livre d’artiste de Vera Molnár intitulé M (2007) qui décline les possibilités formelles associées au nom d’un artiste de la Renaissance à nos jours ayant compté dans sa formation confirma une piste qui aurait pu paraître farfelue. Ce panthéon alphabétique et chronologique raconte une histoire, celle d’un carré qui a perdu une partie de sa forme qu’il retrouve selon les modulations de ses différentes sources d’inspiration. Bernard Moninot s’inscrivait également dans cette logique ou dans une des nouvelles manifestations des logiques permutatives associées. Lors d’un entretien téléphonique en août 2026, Bernard Moninot s’amusait beaucoup de cette confrontation. Il avait bien connu François Morellet, il aimait en lui la possibilité de ne jamais se limiter à la forme géométrique, à la pousser dans des retranchements poétiques et sémantiques. Cependant ce qui le rapprochait le plus de l’artiste c’est leur intérêt commun pour l’immatérialité, encore que cet aspect fût discrètement abordé par François Morellet. Il pensait assurément à l’inframince de Marcel Duchamp et avait participé à introduire dans le registre de l’art construit l’idée selon laquelle les formes géométriques à la disposition des artistes étaient fondamentalement des ready-made et leurs variations des déclinaisons de joueur d’échecs. Quant à Charles-Henri Monvert, il s’était nourri de François Morellet et au-delà de son inspiration lui avait demandé conseil, il l’avait approché avec la déférence un peu désuète d’un élève à son maître. Il aimait particulièrement la période du G.R.A.V (Groupe de Recherche d’Art Visuel 1960-1968) dont François Morellet était autant un membre fondateur qu’un turbulent thuriféraire. La question que Charles-Henri Monvert se posait était simple : comment continuer à aller chercher le spectateur avec ces jeux chromatiques et rétiniens ? L’artiste avait également une approche sinon sémantique au moins de grammairien ou de linguiste lorsqu’il explorait l’équivalent visuel des accents toniques ou la différence entre les grilles et les trames. Comment contemporanéiser l’héritage (la célèbre exposition de 1965 au MoMA) et la fonction du « responsive eye » ?
De la réunion de ces différents Mo (lire mégaoctet), entre Morellet, Monvert, Monory, Moninot et Molnár, une petite constellation abstraite avait retrouvé la logique de l’histoire des mouvements, remettant toutefois en cause le trop grand sérieux et le caractère parfois un peu doctrinal de l’abstraction qui aurait joué de son apparente encore que fallacieuse impartialité. Les cinq artistes pouvaient tous représenter les manifestations de ce que François Morellet appelait, dans un texte de 1981 repris en volume par la suite, « la géométrie iconoclaste » et la « géométrie accidentée ». Le hasard de l’ordre alphabétique avait été incroyablement juste (et même un peu trop) s’il ne nous avait pas obligé afin de respecter la règle du jeu d’intégrer le plus étrange et peut-être le plus stimulant de cette énigme à résoudre : la confrontation entre Jacques Monory et François Morellet.
L’hypergéométrique et l’hyperfiguratif sont alors réunis dans une même exposition. Les deux artistes avaient un lien avec l’histoire du MAC VAL. Rappelons que l’exposition inaugurale du musée était consacrée à Jacques Monory et l’exposition des 10 ans à François Morellet. Ils représentaient alors deux repères paradigmatiques de la scène française et de l’histoire du musée ; tous les deux, à leur manière, avaient au cœur de leur pratique imaginé différentes manifestations au labyrinthe soit narratif et policier soit mathématique et programmatique et proposé des issues incertaines. Cela ne justifiait pas forcément leur comparaison ni même leur rapprochement. Or c’est une étude universitaire qui conforta cette piste. Celle-ci analysait le sens et la fonction des différentes croix dans l’œuvre de Monory. Elle n’était pas qu’une rature sur une figuration complexe mais également la référence, parfois critique, à l’art construit. La même logique, même si les apparences étaient dissemblables, animait, travaillait et pour prendre un terme cher à François Morellet interférait dans tout système de représentation. Il n’est quasiment pas d’œuvres (celles de François Morellet comme celles de Jacques Monory) dont la logique ne fût pas, plus ou moins discrètement, contre-carrée par le signifiant de la forme géométrique. La croix peut être également traitée comme un élément figuratif purement abstrait, parce que les deux pôles de la représentation reposent sur des conventions. La croix est alors dépouillée de son lien à l’iconographie chrétienne, elle devient une cible (le point d’impact) ou la matérialisation de l’expression idiomatique « faire une croix ». Toute exposition cherche des signes qui lui indiqueraient qu’elle est sur la voie, la bonne et mauvaise voie de relations trop bien pensées afin de réveiller ce qui n’est pas sérieux et prendre le commissaire à son propre jeu : celui d’un « vous n’êtes pas sérieux » presque permanent. Ce signe est envoyé d’on ne sait où par Vera Molnár qui, entre janvier et avril 2023, a décliné dans un livre d’artiste intitulé 100 croix les principales possibilités d’une forme pour résumer une vie ou presque consacrée à l’abstraction. Il est désormais admis que celle-ci ne peut que résulter d’un croisement exactement à l’œuvre dans la présente exposition. Or, au-delà des coïncidences formelles, la comparaison des deux artistes se justifiait car tous les deux avaient réfléchi à la notion « d’accident ». François Morellet le redoute mais il ne peut pas y échapper et même a fini par l’accepter. La recherche de la géométrie, parce que selon ses propres mots on ne peut pas la représenter, ne peut se faire que par accidents. C’est exactement le même rôle que Jacques Monory attribue à ses différentes formes. En paraphrasant Morellet, on ne peut accéder à la figuration que par accident, c’est-à-dire à ce qui justement échappe pour le premier à la géométrie et pour le second à la figuration. C’est ce qui faisait, selon François Morellet, le charme désuet et indémodable de la géométrie et peut-être bien de l’art abstrait tout aussi bien que de la figuration critique et narrative.
Un autre média, qui à lui seul était un signe, rapprochait aussi Monory de Morellet : l’utilisation du néon si possible bleu, couleur désaffectée pour Monory et immatérielle pour Morellet. La lueur des néons, c’est l’interférence des sources lumineuses, son chuintement aussi bien que son possible essoufflement, autrement dit, la poésie de l’intermittence qui fait légèrement vibrer et grésiller ce qui est représenté dans une ambiance d’enseignes lumineuses et de rayons, ceux d’un cercle et de problèmes géométriques insolubles. Rayon, ce terme presque synthétique de géométrie et de roman de science-fiction auquel cette exposition doit un tant soit peu ou, pour parler comme François Morellet, un temps si peu.
Nicolas Surlapierre, directeur du MAC VAL et commissaire de l’exposition
Un événement organisé dans le cadre de la célébration du centenaire de la naissance de l’artiste à l’initiative du Centre Pompidou, de l’Estate et du Fonds de dotation François Morellet.














