Thu-Van Tran
Novel Without a Title #2 (extrait), série « Novel Without a Title », 2019. Bronze, patine chimique et rehauts colorés.
Collection MAC VAL
Photo © Rebecca Fanuele
© Adagp, Paris 2023.

Expositions des nouvelles acquisitions

« Porter notre part de la nuit »

Jusqu’au 8 avril.

« CABINET D’ART GRAPHIQUE Étoile par-ci – Étoile par-là ! »



Avec les œuvres de Étienne Armandon, Brognon Rollin, Mathilde Denize, Quentin Derouet, Gözde Ilkin, Juliette Minchin, Jun Nguyen-Hatsushiba, Vicente Pimentel, Daniel Pommereulle, Sophie Ristelhueber, Loup Sarion, Thu-Van Tran, Jean-Luc Verna, Catherine Viollet.

« Porter notre part de la nuit »

Les artistes explorent, chacun à sa manière, le pouvoir de la trace tantôt située entre la simple marque et le trait construit, tantôt entre l’empreinte vide et la forme pleine, entre l’immatérialité d’une impression et la matérialité d’un vestige. Certains témoignent d’une mémoire collective. Tout comme, Brognon Rollin et Sophie Ristelhueber interrogent le public sur des problématiques politique et sociétale, en déplaçant une pierre de frontière en frontière ou en immortalisant les terrains défigurés par les conflits armés. Quant à Thu-Van Tran, elle matérialise l’indicible par une larme de latex qui évoque la surexploitation de l’arbre à caoutchouc en Amazonie. Enfin, la réunion de tissus et broderies par Gözde Ilkin génère une œuvre conçue autour de l’échange et du partage entre différentes populations.
D’autres font appel au corps, tantôt présent, tantôt souvenir. Ainsi, Étienne Armandon fait apparaitre la figure mythologique d’Ulysse, parti loin de son foyer où l’attend son épouse Pénélope. Le vêtement, et plus largement le tissu, sont également les métaphores d’un corps inaccessible : Loup Sarion crée une œuvre entre image et ronde-bosse pour inscrire dans l’éternité une idylle partagée entre les deux prisonniers du court-métrage de Jean Genet Un chant d’amour (1950). Catherine Viollet, elle, fait appel à la sensation en peignant Les Météores, soit les phénomènes comme la pluie, le vent ou la neige, étudiés par le philosophe René Descartes en 1637 dans sa publication du même nom.
Enfin, Juliette Minchin et Mathilde Denize jouent sur les apparences trompeuses : l’une associe la cire à l’apparence d’un voile ou d’une peau, tandis que l’autre entretient l’ambiguïté entre une armure et un autel sacré.

Le premier vers du poème d’Emily Dickinson, écrit en 1859, qui sert de titre à ce nouvel opus, suffit à le nimber d’un inexplicable mystère. Le poème composé de huit vers a servi à l’artiste Quentin Derouet à titrer et à légender chacune des huit peintures présentées en une seule ligne. Le caractère minimal de leur facture ne peut cacher l’intensité des traces laissées par les roses écrasées devenues pigments, teintes ou véritables traces à la corporéité troublante. Elles pourraient figurer des éraflures ou différentes piqûres littérales et figurées. Les huit écorchures ressemblent à ces traces si familières dans la peinture ancienne telles des plaies ou des stigmates : celle de la lance au flanc du Christ, celle aussi qui servait d’emblème à l’incrédulité de saint Thomas ou à saint François recevant les stigmates au creux de ses mains. Elles ne sont pas non plus sans évoquer le geste radical de Lucio Fontana lacérant ses toiles monochromes.

Chacun des vers du poème d’Emily Dickinson sert de sous-titre aux œuvres présentées. Elles orientent le sens ou indiquent, comme les stigmates dans la peinture ancienne, une signification privilégiée : tantôt la blancheur, tantôt l’errance ou l’exil, la mémoire, la poussière ou la brume, le rituel ou encore cette échancrure dans un ciel tel un vêtement rapiécé ou désinvolte.



Porter notre part de la nuit
poème d’Emily Dickinson

Porter notre part de la nuit –
Notre part du matin –

Emplir notre blanc de bonheur
Notre blanc de dédain –

Etoile par-ci, étoile par-là

Certains s’égarent !

Brume par-ci – brume par là –

Après – le Jour !





Cabinet d’art graphique

Étoile par-ci – Étoile par-là !

L’accrochage « Porter notre part de la nuit » se prolonge par un espace conçu autour d’un ensemble de travaux réalisés sur papier. Tel un cabinet d’art graphique, on y trouve des œuvres aux techniques diverses – au crayon et au fard, à l’encre de Chine, au bois brûlé, baignées dans la cire ou ponctuées de rehauts de plâtre. Les œuvres de Juliette Minchin, Jun Nguyen-Hatsushiba, Vicente Pimentel, Daniel Pommereulle et Jean-Luc Verna, se répondent et forment une sorte de cosmos qui se profile sous notre regard, de particule en particule, de poussière en poussière.
D’un côté, Daniel Pommereulle veut transcender la réalité avec une œuvre tournée vers le ciel. De l’autre, Vicente Pimentel utilise le caractère brut des pigments naturels pour créer une œuvre abstraite composée de signes intimement liés aux souvenirs d’enfance.
Enfin, la trace est aussi évoquée à travers une dimension sacrée que l’on retrouve chez Jean-Luc Verna avec la figure de Léonardina qui émerge d’un effet vaporeux et rappelle les saintes de l’iconographie chrétienne. Les pigments naturels sont également utilisés par Juliette Minchin pour faire référence à l’hydromancie, soit l’art de la divination au moyen de l’eau.

Une ancienne chanson d’Étienne Daho pourrait bien compenser de sa mélopée pop le caractère un peu grandiloquent de cette part de ciel, de nuit, ce mélange de voûtes célestes, d’accrocs, de brûlures et d’apparitions diluviennes sur fond grège ou de matin crème. « Les attractions des astres » parlent de la puissance hypnotique des motifs qui parfois apparaissent d’une manière aléatoire. L’attraction d’un ciel nocturne ou d’une étoile astéroïde sont comme des piqûres ou des accrocs qui laissent passer la lumière ou remonter des ressemblances à force d’observation. Cela n’est pas sans évoquer la méthode de Léonard de Vinci qui cherchait dans l’observation la correspondance entre les éléments tel l’eau, le ciel, l’air. Leur fluidité laissait alors apparaître faune et flore, humains et feux follets.

Les artistes réuni.e.s délèguent à leurs œuvres une part de divinatoire, la capacité à recréer dans le ciel, qu’il soit diurne ou nocturne, des univers. Jouant sur les mots, les attractions des astres évoquent aussi le pouvoir de l’observation d’une étoile, d’une planète ou d’un astre saturnien. Se mêle librement la possibilité de lire dans ces motifs l’avenir, non d’une illusion mais des illusions et de l’activité spéculative qui met en relation des ressemblances et des prédictions.