Valérie Jouve

Tirage couleur, 80 × 100 cm

C’est pas beau de critiquer ?

Un critique d’art choisit une œuvre, une problématique dans le parcours des collections. Il propose un texte mettant en jeu un discours critique et un jugement esthétique personnel qui devient un support de réflexion privilégié sur le commentaire de l’œuvre. En association avec l’AICA France (association internationale des critiques d’art).

Valérie JOUVE, Sans titre N°13, 1997-2000

“La ville est le corrélat de la route. Elle n’existe qu’en fonction d’une circulation, et de circuits (...) il faut que quelque chose y entre et y sorte. Elle impose une fréquence. Elle opère une polarisation de la matière, inerte, vivante ou humaine ; elle fait que le phylum, les flux passent ici ou là, sur des lignes horizontales. C’est un phénomène de trans-consistance, c’est un réseau, parce qu’elle est fondamentalement en rapport avec d’autres villes. Elle représente un seuil de déterritorialisation…”1

Valérie Jouve est une arpenteuse de villes, de nos villes, celles que nous habitons, celles que tour à tour nous subissons, aimons, contemplons, traversons selon nos états du quotidien. Les images qu’elle produit, depuis plus d’une dizaine d’années, sont le fruit permanent d’une fascination-rejet que ce territoire suscite d’où émane cette étrange possibilité d’une appropriation et résonance, quoique éphémère, de l’individu face à cet espace de vie et de pratique.

Que les images récentes soient issues d’une situation instantanée avec des personnages surgissant dans le cadre ou que celles plus anciennes aient nécessité la pose d’un individu choisi, elles procèdent toutes d’une interprétation émotionnelle entre le sujet et l’urbain dans sa dimension d’espace public et privé.

Outre le fait que ce territoire, conçu et construit par l’homme, soit promis à la réflexion, aux spéculatifs, aux fantasmatiques, il rassemble autant de matières, de rêves, d’utopies que de réalités que chacun de nous peut expérimenter, s’approprier ou encore théoriser. Ainsi, l’investigation visuelle et esthétique posée par Valérie Jouve dépasse le simple constat d’une photographie sociologique ou ethnologique de l’individu dans la ville. Elle demande à mettre en tension deux entités cherchant à les imbriquer pour qu’elles se fondent dans une forme de dialogue, de discours potentiel (le récit) tout en créant des disjonctions : deux corps, l’un vivant, l’individu dans son intimité et son mouvement si vulnérable, face à l’autre, la ville mobile, fluctuante, bavarde et anonyme. Cette confrontation implique une situation qui, comme le dit Brecht, “se complique parce que moins que jamais, le simple fait de ‘rendre la réalité’ ne dit quelque chose sur cette réalité… Il faut donc ‘construire quelque chose’, quelque chose d’‘artificiel’, quelque chose de ‘fabriqué’ ”.

Les photographies de Valérie Jouve ne sont pas réalistes car le cadrage, la pose, le hors champ ouvrent sur un monde qui nous semble tout à la fois familier et étranger car seule l’échelle de l’expérience autorise la perception d’un fragment, le nôtre.

Sans titre n° 13, 1997-2000
Valérie Jouve photographie Pierre Faure, photographe lui aussi. Au premier plan, il est là, marchant, pris de plain-pied et de profil, mains dans les poches, tête penchée regardant mécaniquement ses pas ; son corps est saisi au moment précis de l’instabilité produite par le mouvement de la marche. Il est perdu dans ses pensées, le long de cette ligne droite, route d’asphalte, horizontale confirmée par une palissade blanche le séparant du reste de la ville. Immeubles au loin, voies potentielles, circuits, la ville est un horizon lointain dont on peut percevoir la rumeur. Elle est hors de portée, hors d’atteinte, de l’autre côté comme ceinturée tandis, que lui se déplace au grès d’une marche lente dont le pas pourrait être l’unité de mesure de la palissade.
Deux échelles, deux indéterminées, l’individu, sculpture à la Rodin, l’Homme qui marche fait figure d’édification, alors que la ville s’évanouit et se fond dans un ciel laiteux. Lui vêtu de sombre, elle grise et blanche.
Nous sommes face à un fragment, à un récit en devenir, face à deux corps qui ne se livreront jamais dans leur totalité.

Estelle Pagès

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1DELEUZE Gilles, GUATTARI Félix, “Capitalisme et Schizophrénie”, Mille Plateaux, Editions de Minuit, Paris, 1980, p. 539.

2DELEUZE Gilles, GUATTARI Félix, “Capitalisme et Schizophrénie”, Mille Plateaux, Editions de Minuit, Paris, 1980, p. 539.

3DELEUZE Gilles, GUATTARI Félix, “Capitalisme et Schizophrénie”, Mille Plateaux, Editions de Minuit, Paris, 1980, p. 539.