Exposition monographique
Du 16 avril au 4 septembre 2016

Le mot des commissaires de l’exposition

Par Alexia Fabre, Conservatrice en chef

L’histoire du musée avec Pierre Ardouvin s’écrit depuis de nombreuses années. Elle est teintée d’affection et de confiance en cet artiste majeur de la scène artistique actuelle, majeur bien que ce ne soit pas le mode qu’il ait choisi pour sa façon d’être au monde.
Cette proximité s’est tissée à travers les invitations que nous lui avons faites dans différentes expositions, par des acquisitions pour la collection du MAC VAL, et elle a donné le jour, par une chaude Nuit blanche d’octobre 2011, à la création d’une œuvre exceptionnelle, Purple Rain, dans la cour de l’hôtel d’Albret, à Paris.
Enfin est venu ce projet d’une exposition monographique, un compagnonnage plus fort, déployé dans le temps et dans l’espace.
Je suis extrêmement heureuse de ce projet qui ressemble tant à Pierre et permet de mesurer l’ampleur de son œuvre, comme de lui faire rencontrer un public qui ne peut qu’être touché par cette confiance absolue en son regard, par ce que les œuvres évoquent d’intime, convoquent de souvenirs, de gaieté mais aussi de gravité.
En effet, le travail de Pierre Ardouvin procède par évocations. Il ne démontre pas, n’affirme rien, mais au contraire se livre tel un puzzle ou une énigme dont les éléments font sens une fois rassemblés. C’est un appel constant à l’imaginaire, à l’appropriation et à l’interprétation de ces indices de sens, de ces bribes de récit.
Dans ce grand paysage nocturne que Pierre compose au MAC VAL, les œuvres de toutes périodes, hors toute chronologie, coexistent pour dessiner ce qui constitue l’essence même de son travail : une attention incessante et inépuisable au monde, traduite par l’assemblage d’extracts de ce même monde, collage de matériaux, d’ambiances, de couleurs et de sentiments.
La dualité et l’ambivalence sont au cœur de son œuvre : des matières pauvres ou brutes associées aux plus précieuses – une préciosité cheap en vérité –, des images artificielles et d’autres plus réalistes, des motifs populaires et de plus nobles ; l’humour et l’inquiétude, la musique et le silence. Car ce paysage de pénombre et de lumière sera plongé dans le silence. Seule la musique née de la dissonance de ce qui compose chaque œuvre pourra s’entendre, pour qui sait écouter.
De l’ironie, certainement, mais une tendre ironie. Il n’y a jamais chez Pierre Ardouvin la moindre parcelle de moquerie ou de méchanceté.
C’est toujours avec affection qu’il utilise le kitsch, c’est avec tendresse qu’il met dans la lumière les objets de déco les plus humbles.
L’air de rien donc, l’artiste place pourtant au cœur du débat artistique la question toute relative du beau, de sa définition et de ses normes, et affronte ainsi la question de la reconnaissance de l’art des « petites gens », de ce qui compte dans leur vie, leurs loisirs, leurs fantasmes, leur univers chèrement gagné. Les objets parlent de ceux qu’ils font rêver, ils racontent ceux qui les ont agencés, installés, collectionnés : faux feu de cheminée, boules de Noël, bonhomme de neige, figure de manège, velours et ors d’une salle de spectacle renversée… Le monde comme théâtre du monde.
Cette exposition est un projet libre, sans vocation d’exhaustivité, sans intention rétrospective. Au vu de la place essentielle et singulière que Pierre Ardouvin occupe depuis une trentaine d’années sur la scène française, cela aurait pu être logique. Mais Pierre a fait le choix d’écarter de cette exposition un certain registre d’œuvres, les plus violentes apparemment, car il en est aussi, pour se concentrer sur un récit du monde, sur une tonalité et un univers de l’ordre du décor et de l’esthétique du quotidien.
La violence n’est cependant pas absente de cette exposition et, feignant la légèreté, Pierre Ardouvin interroge ce qui constituerait la culture la plus high, dominante, et une culture plus low, nous renvoyant à nos certitudes acquises, mais aussi à nos refoulés, à nos oublis, à nos rejets, peut-être à nos regrets, tel un Salon des « refusés ». Qui sommes-nous au fond pour juger et imposer ? Y aurait-il deux mondes qui coexisteraient tout en s’ignorant au plus haut point ? _ C’est bien là que se niche notre affection pour le travail de Pierre, cette reconnaissance mutuelle dans la façon d’être au monde, d’en offrir une vision intime et décalée, poétique et attentive, pour ne pas dire attentionnée.
Dans le silence, son œuvre est musicale. Elle sème sur les paillettes du sol noir les notes dissonantes des pièces qui composent, tant au sol qu’en l’air une (petite) musique de nuit, qui touche, qui tourne, lancinante, comme un manège, vertigineuse, familière et étrange ; quand le monde joue un air connu et en même temps terriblement inquiétant. Mais n’est-ce pas le nôtre ? Un décor familier, des objets quotidiens qui nous entourent et nous enferment, nous menacent tels ces nuages d’armoires et de secrétaires, cet horizon de bois qui nous surplombe et nous plombe.
Pierre Ardouvin fait alors appel à Louis Aragon. « Tout est affaire de décor/Changer de lit changer de corps/À quoi bon puisque c’est encore/Moi qui moi-même me trahis/Moi qui me traîne et m’éparpille/Et mon ombre se déshabille/Dans les bras semblables des filles/Où j’ai cru trouver un pays. […] Est-ce ainsi que les hommes vivent. »

Alexia Fabre, Conservatrice en chef

Par Frank Lamy, chargé des expositions temporaires

Des zones de fictions temporaires. Des moments suspendus.
Environnements, scènes et décors composés au fil des expositions, au fil du temps, comme autant d’épisodes, de tomes d’une saga à scenarii multiples, écriture plurielle au long cours.
Les œuvres y fonctionnent comme autant de stations, de points d’arrêt et d’embrayeurs, d’impulsions, que le visiteur/spectateur/regardeur assemble et réarrange dans sa propre narration. Dans ses récits intérieurs.
Les œuvres réunies, associées et combinées dans une ample sarabande, construisent un paysage nocturne et scintillant, peuplé de présences, habité de moments.
Ici, peut-être les réminiscences d’un colloque sentimental qui se déroule dans un playground glam’onirique aux accents lynchéens, une ambiance à la Stephen King, où déambulent, entre autres, les hommes d’Aragon. Un plateau sur lequel les œuvres deviennent les éléments d’un décor pour une dramatique à jouer par le visiteur/spectateur/regardeur. Une scène. Un plateau dont nous sommes les héros.
Les œuvres comme des événements structurant l’espace, en attente d’activation. Ont quelque chose à voir avec la dynamique de la machinerie théâtrale baroque. Le dispositif est, toujours déjà, à vue. Pas de magie, pas d’illusion. Bien au contraire : un collage, pour être efficace, doit laisser apparaître la colle. La couture est toujours apparente. Arlequins créoles.
L’hétérogénéité des différents éléments qui composent les œuvres (objets, matières, titres, univers de références…) ne s’annihile pas, ne se subsume pas dans la construction d’un nouvel élément englobant, mais conserve à l’inverse leurs qualités propres, intrinsèques, tout en produisant des déflagrations de sens nouveaux.
Variétés, chansons, science-fiction, émissions de télévision, films, contes populaires, anecdotes, jeux… Fête foraine et camping, PA fait feu de tout bois.
Il colle, accole, agrège, joint, assemble, combine, réunit, feuillette, juxtapose, associe, hybride, greffe…
Il emboutit, déplace, décale, paillette, vernit, refait.
Une dimension mélancolique certaine. Est-ce ainsi que les hommes… I never meant to…

Le réel en soi n’existe pas. Tout est affaire de décor.
De la musique avant toute chose. Tient une place centrale dans l’œuvre de PA. Pour sa capacité d’évocation. Les tubes délimitent un espace commun. Quelque chose qui relie. Qui crée de la communauté. Ici, du silence. Ouaté. The Sound of 4’33’’ de bonheur.
Des assemblages-collages, calembours pop rock aux relents surréalistes, qui convoquent un univers de référence ancré historiquement et géographiquement. Un miroir générationnel, certainement, mais pas que. PA a recours à un vocabulaire formel populaire, commun. Projection facilitée. Dans le même mouvement, il emprunte/s’approprie des éléments du réel. Une chaise, une table, un bidon, un arbre, etc.
Quelque chose sourd. Ce que je ne peux m’empêcher de désigner par une sorte d’angoisse métaphysique. Sans en avoir l’air, les œuvres de PA réfléchissent le monde.
Avant ou après. Quelque chose va se passer. Quelque chose vient de se passer. Sommes-nous dans le moment d’avant l’événement ou bien dans celui d’après ? Ou bien, très précisément dans ce moment qui n’est ni l’avant ni l’après, mais l’avant et l’après en même temps ? Pendant. Un temps replié. Qui se déplie dans l’imaginaire du visiteur/spectateur/regardeur. La fonte des neiges.
Inquiétante étrangeté, espace familier. Décalages. Latence.
Le décor est planté. Ça peut commencer.

Frank Lamy, chargé des expositions temporaires

 

Le Petit Journal