Exposition monographique
Du samedi 15 février au dimanche 13 juillet 2014

Mot du commissaire de l’exposition

Née en 1937 à San Sebastián (Espagne) et vivant à Paris depuis le début des années 1970, Esther Ferrer est une figure majeure de l’art des cinquante dernières années.
En 1967, elle rejoint le groupe d’art action ZAJ, dans la lignée de Fluxus, Marcel Duchamp ou encore John Cage. Le groupe ZAJ (dissous en 1996) se produit dans des salles de concerts en pleine période franquiste et s’illustre rapidement par des performances de musique contemporaine radicales et conceptuelles. À partir des années 1970, parallèlement aux actions et performances qu’elle réalise seule ou en groupe, Esther Ferrer consacre une partie de son activité aux photographies retravaillées, aux installations, aux tableaux basés sur la série des nombres premiers et aux objets qu’elle détourne de leurs fondements pour faire émerger leurs ancrages idéologiques.

Son travail s’inscrit dans une lignée minimaliste qui manie un humour redoutable et une sorte d’absurde rigoureux. Dans un grand dépouillement formel, sa réflexion s’articule autour de quelques notions récurrentes : le temps, l’infini, la répétition, la présence et le corps.
De ses années antifranquistes, elle conserve un attachement viscéral pour toute forme de liberté et une allergie non moins viscérale à toute forme d’oppression et de pouvoir.
Protocoles, partitions, maquettes… chez Esther Ferrer, l’idée prévaut sur la forme. En héritière du mouvement conceptuel, elle refuse le recours à l’émotif, au pathos. L’art, selon elle, doit s’adresser à l’intellect. L’art, en effet, relève pleinement du domaine du spéculatif. Dans la droite lignée de Fluxus, art et vie sont intrinsèquement liés chez Esther Ferrer. Elle vit une expérience intime et personnelle de l’art.

Elle combine, agence, permute, arrange des éléments récurrents dans une grande économie de formes et de moyens, battant en brèche toute chronologie établie. On pourrait affirmer, pour paraphraser le titre d’une de ses expositions (Séville, 1998), que son œuvre va de l’action à l’objet et vice versa, inscrivant son propre corps comme outil et point de départ.
Son art est un acte de résistance au spectaculaire, à la course à la nouveauté, à la surproduction affolée que l’on note ces dernières années : il faut toujours produire de la nouveauté, plus grand, plus gros, plus cher…

Pour Esther Ferrer, l’art est politique dans le sens où il est le lieu de l’affirmation et de la construction du sujet, le lieu de la liberté face aux diktats de toutes sortes. Refusant toute position autoritaire, ses œuvres sont autant de propositions d’habiter le réel. Esther Ferrer ne livre que peu d’explications sur ses œuvres. Elles doivent, lui semble-t-il, s’adresser aux regardeurs en dehors des intentions premières de l’artiste, qui ne nous sont pas données, laissant ainsi une grande ouverture dans la réception de son travail. Car, comme elle l’écrit sur chaque partition de performance : « toutes les versions sont valables, y compris celle-ci ».
Il était temps que l’institution française se penche sur le travail de cette artiste majeure mais discrète qui a influencé de nombreux artistes. Esther Ferrer a représenté, en 1999, l’Espagne à la Biennale de Venise. Elle a été honorée de nombreux prix et distinctions, dont récemment le Prix national des arts plastiques (Espagne, 2008), le prix Gure Artea (Gouvernement basque, 2012), le prix du MAV (Association des femmes dans les arts visuels, Espagne, 2014).
Si le premier volet de ce projet, au FRAC Bretagne l’an dernier , se consacrait plus précisément aux performances, à la question de la présence, du corps dans l’espace, le second volet, ici au MAC/VAL, se concentre sur le travail d’atelier et, plus particulièrement, sur les autoportraits.

L’autoportrait pose clairement la question du regard. Comme l’écrit Jean-Michel Ribettes : « ce que l’autoportrait met à nu, c’est précisément la structure du regard qui préside à toute conception de l’œuvre ». Il poursuit : « tout autoportrait devient portrait du regardeur » [1]. En dépit de son apparente simplicité, l’exposition nous entraîne dans un maelström vertigineux : Qui regarde qui ? Qui se regarde regardant regarder ?… Regarde-moi/regarde-toi avec d’autres yeux dans le cadre de l’art.
Ces deux expositions, loin d’épuiser cet œuvre pluriel, mettent en lumière une grande partie du travail de cette artiste essentielle et pionnière. La publication, coéditée par les deux structures, constituera la première monographie en français de l’artiste.

Frank Lamy

Exposition réalisée en partenariat avec le FRAC Bretagne et avec le soutien de  .

[1Narcisse blessé. Autoportraits contemporains 1970-2000, cat. exp. Paris, Passage de Retz, 2000.

 

Petit journal

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