Du 15 janvier 2010 au 28 mars 2010

Entretien avec Alexia Fabre

Entretien entre Christian Boltanski et Alexia Fabre,
Mardi 21 juillet 2009

Exposition en deux actes

C.B : L’exposition du MAC/VAL est étroitement liée à celle du Grand Palais. C’est une œuvre en deux parties. L’une au Grand Palais intitulée « Personnes », qui est liée à l’idée de la mort et du choix de Dieu, l’autre au MAC/VAL, baptisée « Après » se situe dans un après où les douleurs sont atténuées. Le tout fait référence à L’enfer de Dante.

Pour moi, il est très important que le visiteur ne se situe pas devant une œuvre mais plutôt à l’intérieur de celle-ci. Les arts visuels sont un art de l’espace, tandis que le théâtre est un art du temps. Pour ce projet, j’essaie de combiner le temps et l’espace afin de créer une sorte de progression.

J’ai fait le choix du Grand Palais en hiver, il va y faire froid et le froid fait partie intégrante de ce travail.

Labyrinthe

C.B : Au MAC/VAL, le visiteur déambule dans un labyrinthe. C’est une errance où la rencontre reste toujours possible...

La Mort

C.B : Il y a un contraste avec le Grand Palais où le spectateur se promène dans un univers de bruit et de fureur ; où la grue représente le doigt du hasard car elle prend et rejette des vêtements. Au contraire, au MAC/VAL tout est calme et chaud, seul des personnages, mi pantins, mi anges, répètent des questions ultimes.

Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose « après ». La seule chose à laquelle je crois, c’est que nous sommes constitués d’un puzzle de morts. Des milliers de petits morceaux composent notre visage, et aussi notre âme. Ces milliers de choses rendent chaque être humain unique.

Notre rapport à l’art

C.B : On pourrait séparer les artistes en deux grandes familles : ceux qui questionnent l’art et ses formes et ceux qui posent des questions existentielles. Bien sûr, tout cela se mêle, Monet questionne plutôt l’art tandis que Manet interroge la vie. Tout cela est bien entendu restrictif, car ils appartiennent l’un et l’autre aux deux catégories.
En art, il n’y a ni progrès ni changements. Nous posons toujours les mêmes questions mais avec des mots de notre temps.

Aujourd’hui, la peinture reste naturellement une manière de s’exprimer.
La peinture n’est pas morte et ne mourra jamais. Heureusement, mais c’est ajouté à elle d’autres moyens d’expression. Le peintre se nourrit des arts qui sont autour de lui. Il a digéré la musique, la littérature, le cinéma… et le théâtre. Ce qui me semble particulièrement intéressant ce sont notamment les artistes qui se situent à la lisière.

L’art comme parabole

C.B : Aujourd’hui, j’essaye de poser des questions et de donner des émotions sous forme de paraboles. La forme est au service de l’histoire que je veux raconter. Au Japon par exemple je suis entrain de créer une bibliothèque qui contiendra des centaines de milliers de battements de cœur humains. Depuis déjà deux ans, j’ai installé une cabine d’enregistrement dans de nombreuses villes, plus de quinze mille battements de cœur ont déjà été collectionnés. Il sera bientôt possible d’aller dans l’île d’Ejima et de demander à écouter le cœur de la personne aimée. D’ici quelques années, la plupart de ces cœurs enregistrés seront des cœurs de morts. Ils continueront à battre pour signifier leur présence mais notifier leur absence.

En Tasmanie, je vais jusqu’à ma mort envoyer en direct dans une caverne des images de mon atelier. Là encore, ces images sont censées conserver avec le temps l’image de mon absence. Une grande partie de mon œuvre a été d’essayer de lutter contre la mort, d’arrêter le temps.
Naturellement, j’ai su dès le début que ce combat était impossible, perdu d’avance.

Le Hasard

C.B : Je me suis toujours intéressé au hasard. Ainsi dans l’œuvre de Berlin intitulée la maison manquante... Pourquoi une bombe est-elle tombée sur le bâtiment B tuant touts ses occupants, tandis que ceux des bâtiments A et C ont été épargnés ? Plus on vieillit, plus on a l’impression de traverser un champ de mines. Ses amis tombent autour de soi.

Le travail du Grand Palais et celui que je développe pour mon projet en Tansmanie évoquent cette interrogation que soulève le hasard, le doigt de Dieu. Au MAC/VAL, le chemin du spectateur et les rencontres avec ces étranges « questionneurs » sont aléatoires.

Transmission

C.B : Je conçois souvent mes œuvres comme des partitions musicales que j’interprète. Tout ce qui va être présenté au MAC/VAL et au Grand Palais sera recyclé. Ces pièces seront peut-être exposées ailleurs, elles seront à la fois semblables et différentes. Pour moi, il y a deux types de transmission ; une liée à l’occident qui tourne autour de l’idée de la relique ; et une autre, ailleurs, - comme au Japon où les temples les plus anciens sont reconstruits tous les dix ans -, où l’importance n’est pas tant l’objet lui même mais que des hommes sachent le refaire.

Je m’intéresse depuis longtemps aux reliques. Je sais en même temps que toute relique est fausse. Je suis un menteur et je m’intéresse au mensonge. Par exemple dans ma pièce les Suisses morts, il y a toujours un portrait d’une personne bien vivante. Il suffit d’attendre quelques années pour que cela soit vrai. Ce qui est faux aujourd’hui est la vérité de demain !

Conter des histoires

C.B : Mon métier, ce serait de raconter des petites histoires qui incitent chacun à se poser des questions. Au lieu d’employer des mots, j’utilise des moyens visuels ou sonores à la manière des paraboles. Tout ce que je fais tourne autour de l’idée d’un questionnement, mais ne passe pas toujours pour autant par une question formelle. Je cherche à émouvoir, mais l’art c’est aussi l’artifice. Je ne suis pas là pour dire la vérité mais plutôt pour la faire ressentir au plus grand nombre.

 

Alexia Fabre