MACVAL

Le MACVAL est ouvert tous les jours de la semaine sauf le lundi:
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  009/025  

Marylène Negro

Notice

Depuis le milieu des années 1990, Marylène Negro questionne le monde et la société dans lesquels elle se situe pour en révéler les mécanismes. La question de la place de l’individu, de ses rapports aux autres est chez elle mise en lumière dans un va-et-vient constant du vécu personnel aux rites sociaux. Pendant plusieurs années, son travail s’est ancré dans le monde en s’accrochant à ces mécanismes qui fondent nos relations au vivant par le truchement des objets et outils de communication. Ces derniers sont positionnés comme des passages conditionnels au développement de soi, comme des partenaires plus ou moins de confiance à l’accomplissement personnel et social. Elle saisit également des bribes de nos conditions en envisageant les animaux qui, témoins involontaires comme dans l’œuvre de Gilles Aillaud, renvoient une image troublante du théâtre social.

En 2005, Marylène Negro inaugure une nouvelle façon d’être au monde. Elle va parcourir une terra incognita, une terre du bout du monde, déserte de toute présence humaine : l’Islande. Mobile maintenant, c’est ailleurs qu’elle cherche du regard. Ce n’est plus le regard de l’autre, mannequin, objet ou animal, qu’elle tente désespérément de capter. Par le biais de l’acte photographique, elle embrasse ce paysage d’une vacuité troublante et fascinante.

Seeland est composé de morceaux de paysage, des photographies qui apparaissent, s’imposent un instant, puis se superposent à une nouvelle image. Se forme alors un paysage improbable, irréel, qui rejoint la nature même de ce voyage. Ces non-lieux renvoient à ce qui anime l’œuvre de Marylène Negro, son rapport incertain à ce qui l’entoure, mélange d’attention à ce qui est, aux autres, et d’immenses discrétion et prévention à imposer un point de vue. Ce paysage parcouru, irréel parfois, nous apparaît donc dans sa violence et son état sauvage, inhabité. Pourtant, l’artiste le ramène par instants fugitifs à une dimension animée : des bribes d’une chanson d’Elvis Presley, Are You Lonesome Tonight, accompagnent la traversée. Les fragments de musique rappellent que le monde n’est pas loin, les coupures de son que l’on s’en absente. Et la musique se poursuit dans les têtes dans les blancs du silence qui écrase cette terre.

C’est une quête très personnelle que livre Marylène Negro. Elle entraîne doucement le regardeur dans un univers singulier qui se déploie dans l’immensité du paysage, qui se devine dans le non-dit, qui s’entend dans le refrain d’une musique qui familiarise l’expérience, qui rend proche cet ailleurs. Longtemps Marylène Negro a fait avec le monde autour d’elle, s’y incluant tout en distance et en retenue. Avec Seeland, elle transporte son voyage intérieur. Mais que ce soit dans l’intimité et la solitude de son appartement, ou dans les espaces immenses et inconnus, l’artiste cherche toujours ses propres limites.

A.F.

C’est pas beau de critiquer ?

Carte blanche au critique d’art qui nous offre un texte personnel, subjectif,
amusé, distancié, poétique… critique sur l’oeuvre de son choix
dans la collection du MAC/VAL. C’est pas beau de critiquer ? Une collection de « commentaires » en partenariat avec l’AICA / Association Internationale des Critiques d’Art.

Marylène NÉGRO, « Seeland », 2005

Sur le fond blanc de l’écran lumineux apparaît en lettres d’ombres
Seeland. Fondu au blanc, puis juste une ligne qui s’affirme
très vite comme un horizon. Voici des collines, et une route qui
serpente jusqu’au premier plan. Le ciel enfin. C’est l’ouverture
d’une série d’images fixes qui vont se succéder en 16/9 pendant
26 minutes et 15 secondes.

Intervient le son. Elvis. Juste un écho. « Are you lonesome tonight ? »
Et de nouveau, plus rien, comme un blanc. Plus tard, le son revient,
plus loin, il s’interrompt encore. Et ainsi, pendant toute la durée du
voyage, la voix intermittente du crooner vient ponctuer les silences.
Les images s’enchaînent les unes aux autres, toutes semblables, toutes
différentes. Le fondu est permanent. Sitôt qu’une image s’affirme
une autre s’interpose. Et partout cette route qui franchit l’horizon
ou contourne la colline.

Parfois un vert très tendre qui inonde l’écran : quelques rares traces
de végétation. Ici un relief plus bosselé, là un horizon plus
découpé. Quelques variations de lumière, quelques passages nuageux,
un piquet jaune, une ligne blanche, une section goudronnée,
un pylône électrique, un pont, un champ de cailloux, une flaque
d’eau, une rivière. Et toujours personne en vue. Elvis reprend sa
ballade : « Do you miss me tonight ? ». Sur la route, quelques traces de
pneus qui s’effacent, quand ce n’est pas la route elle-même qui s’évanouit
dans le paysage déserté.

Seeland est un enchaînement d’images, projetées dans l’ordre exact
de leur captation lors d’un voyage en Islande. La référence à Robert
Walser [1] expressément signifiée par ce titre, affirme la visée métaphorique de l’oeuvre. Seeland est une promenade où s’engage pas à pas une réflexion sur notre propre rapport au monde. La ballade d’Elvis renforce encore la note, teinte l’ambiance d’une légère nostalgie et confère
définitivement à l’image un caractère irrésolu et mélancolique.

L’incessant défilement des images déstabilise d’abord le regard. Chaque
promesse de fixité est déjouée par les mutations constantes des
données visibles. La métamorphose permanente du réel rend vaine
et futile toute volonté de saisie. La redondance du motif nous pousse
à regarder au-delà de l’écran aussi sûrement que le chemin nous
conduit de l’autre côté de la colline pour aller voir ce qui s’y passe.

L’effet de superposition produit ensuite une indéniable sensation d’espace
et de mouvement : le paysage se déploie littéralement sous nos
yeux, dans une variation constante d’intensité lumineuse. Les contrastes
de valeur se modifient de même que les contours se dissolvent et se
déplacent. Ce clair-obscur changeant accentue l’effet d’échelonnement
des plans et de profondeur du « tableau ». D’une image à l’autre,
les perspectives s’ouvrent, l’horizon recule et l’isolement se resserre.

Quelle orientation donne-t-on alors à ce voyage immobile ? L’illusion
de « bougé » est parfaitement libre d’interprétation. A-t-on le
sentiment d’un éloignement grandissant, d’un paysage qu’on laisse
derrière soi, ou au contraire d’un rapprochement progressif et d’un
paysage que l’on s’apprête à découvrir ? C’est à chacun de se projeter
dans le sens de ses propres pérégrinations en se laissant porter
par la dimension introspective de l’œuvre.

Le fou rire devenu légendaire d’Elvis à la fin de cet enregistrement en
public de Las Vegas, nous ramène à la réalité en douceur. Les vocalises
de la choriste l’ont sans doute détourné de sa complainte. Elvis
semble rire d’elle, de lui, de sa chanson, de nous peut-être. Et par
enchantement, cet éclat de rire communicatif et irrépressible nous
redépose sur le seuil de l’écran et face à la vie.

Philippe Coubetergues

[1Seeland est également un recueil de nouvelles de Robert Walser
publié en 1920.

 

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