MACVAL

Le MACVAL est ouvert tous les jours de la semaine sauf le lundi:
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94400 Vitry-sur-Seine

  004/023  

Elina Brotherus

Notice :

Elina Brotherus commence au milieu
des années 1990 son exploration
photographique du monde par des
autoportraits. Puis, se détachant peu à
peu de la traduction d’une individualité
et élargissant sa pratique, elle présente
le corps en tant que figure universelle et
travaille la thématique du paysage.
Pour poser son cadre, elle privilégie les
décors de pleine nature ou encore des
intérieurs austères, propices à la création
d’images épurées et très composées.

À la recherche de la synthèse d’un lieu
et d’une situation, l’artiste se concentre
sur les éléments premiers constitutifs des
images : la lumière, l’espace et le temps.
Diplômée à la fois en art et en chimie
analytique, Elina Brotherus développe une
approche de la photographie empreinte
de méthode scientifique – la rigueur
de la série, la pratique de l’observation
minutieuse – pour composer des œuvres
pleines d’une approche intime du monde.
« Les paysages sont des trouvailles »,
révèle-t-elle à propos de sa démarche.
Simultanément sur le motif et chargée
de références, Large de vue, Hommage
à Erik Satie
est une installation de
quarante-cinq photographies mises en
relation en une longue frise et associées
systématiquement à des mots gravés sur
le verre du cadre qui les protège. Pour
cette œuvre, Elina Brotherus a emprunté à
Erik Satie les intentions de jeu détaillées
et fantasques indiquées sur sa partition
Aperçus désagréables, une pièce pour
piano à quatre mains créée en 1912.
Cette association de mots à des nus, à des
paysages provoque des correspondances
sensibles, crée des passerelles entre
les perceptions. Les photographies de
Large de vue, à la manière des peintures
romantiques, dégagent l’expression d’une
profonde intériorité.

Elina Brotherus cite volontiers Caspar
David Friedrich, qui peignit si souvent
l’homme en contemplateur de la nature et
de ses phénomènes, questionnant
de manière métaphorique notre place dans
le monde. Cependant, si le travail de
composition d’Elina Brotherus semble
comparable, la sensation d’écoulement
temporel y est toute différente, moins
suspendue. L’exposition en série inscrit
les photographies dans une forme
de déroulement proche de la temporalité
musicale, rythmique.

Ainsi, Elina Brotherus réorchestre les
grands genres classiques de la peinture,
mêlant à la douceur du temps qu’il
fait et qui passe dans ses œuvres la
représentation métaphorique d’une
frontalité face au monde… large de vue.

M.G.

C’est pas beau de critiquer ?

« Carte blanche au critique d’art qui nous offre un texte personnel,
subjectif, amusé, distancié, poétique… critique sur l’œuvre de son
choix dans la collection du MAC/VAL.. C’est pas beau de critiquer ? Une
collection de « commentaires » en partenariat avec l’AICA/Association
Internationale des Critiques d’Art. »

Elina BROTHERUS, Large de vue, Hommage à Erik Satie, 2006

« Elina Brotherus et le paysage dépeuplé »
On parle d’images « saisissantes » et cette idée m’est
revenue à l’esprit, quand je fus arrêté net par la série de
photographies d’Elina Brotherus Large de vue, Hommage à
Erik Satie
(2006).

L’analogie musicale est voulue, évidemment, et peut-être
même la répartition des quarante-cinq images sur trois
pans de mur, rappelant la prédilection d’Erik Satie pour les
trilogies, comme les Trois morceaux en forme de poire, et pour
les titres aussi saugrenus que Vexations ou Embryons desséchés.
En outre, en s’approchant des images, on s’aperçoit,
surtout si on les regarde par en dessous pour éviter les
reflets de l’éclairage au plafond, qu’elles sont toutes sous
verre et que chacune porte (comme beaucoup de partitions
de Satie) une instruction ou autre indication ici gravée sur
la vitre, par exemple « dire », « souriez », « avec plaisir »,
« noblement », parfois malicieusement décalée par rapport
à l’image placée derrière. Une photographie de l’artiste
se tenant la tête dans la main s’accompagne ainsi de la
mention « retenir », tandis qu’un paysage brumeux serait
« visible » et un bord de mer « à voir ».
Les effets de couleur et la position du personnage
dénotent, comme toujours chez Elina Brotherus, une
sensibilité esthétique ancrée dans la tradition de la
peinture occidentale. Le modèle incontournable est
fourni par le peintre romantique allemand Caspar David
Friedrich : son Voyageur contemplant une mer de nuages (1818)
représente un personnage solitaire dont la silhouette
se découpe sur un ciel d’aurore ou de crépuscule (c’est
difficile à déterminer), au sommet d’un piton rocheux qui
perce la nappe de brume en contrebas. Friedrich, on le
sait, a dématérialisé le paysage pour tenter de peindre non
pas vraiment ce qu’il avait sous les yeux, mais plutôt ce
qu’il voyait à l’intérieur de lui-même et qu’il a cherché à
transposer. Si Elina Brotherus est, à l’instar de Friedrich,
en communion affective avec la nature, elle s’attache
davantage aux ambiances éphémères de celle-ci qu’à
sa dimension sublime « éternelle ». Un degré analogue
de subjectivité imprègne ses œuvres, même lorsque la
présence humaine s’y fait tout juste sentir en creux, sans
qu’elle ait l’air d’adhérer pour autant à un quelconque
système de croyance. Les images de l’artiste regardant
par la fenêtre, assise sur un matelas, renvoient aussi
l’écho d’un motif romantique assimilé depuis longtemps,
accentuant le climat de solitude et d’introspection.
Le principe de la série permet à Elina Brotherus de
laisser une place à l’improvisation et aux effets fortuits.
C’est ainsi qu’elle en est venue à explorer non seulement
ses émotions les plus intimes, mais aussi les moyens de
les transcrire du mieux possible. « J’offre un écran au
spectateur, déclarait-elle déjà en 1999, à lui d’y projeter
ses sentiments et ses désirs personnels. » Cela pourrait
contribuer à expliquer sa focalisation grandissante sur les
paysages de son enfance et sur leurs confins imaginaires.
Toutes ses œuvres actuelles traduisent une sorte
d’indifférence aux circonstances immédiates et tendent
vers des formes musicales de thèmes et variations. Tels
les compositeurs américains minimalistes, dont on dit
souvent qu’ils se sont inspirés d’Erik Satie, elle refuse
l’idée de progression linéaire, préférant tourner autour
d’un thème, d’une atmosphère ou d’un argument indéfini,
et y revenir ensuite sans jamais essayer d’imposer une
conclusion ou d’arriver à un constat définitif.
En abordant le paysage comme un prolongement de sa
personne, et en y projetant ses émotions personnelles,
Elina Brotherus fuit peut-être l’environnement
surdéterministe, essentiellement masculin, de la grande
ville industrielle. Dans cet accrochage temporaire
au MAC/VAL, ses images tirent leur force de leur
isolement quasi religieux par rapport à beaucoup
d’œuvres présentées tout autour. Elles ont un fondement
intellectuel, mais leur aspect est surtout dicté par une
sensibilité esthétique et des préoccupations plastiques.
Dans une institution qui s’est donné une mission
ouvertement pédagogique, elles introduisent un répit, une
respiration, un moment d’intensité et de désir. Peut-être
teintées de nostalgie ou de regret, elles recèlent aussi
l’espoir d’un ressourcement spirituel et d’une élévation
vers quelque chose qui dépasse les bienfaits matériels
d’une société organisée rationnellement. On fait une
pause et on repart plus riche qu’avant.

Henry Meyric Hughes

 

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