MACVAL

Le MACVAL est ouvert tous les jours de la semaine sauf le lundi:
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le week-end et jours fériés de 12 h à 19 h.

Fermeture les 1er janvier, 1er mai et 25 décembre.

tél. : 01 43 91 64 20
fax : 01 79 86 16 57

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94400 Vitry-sur-Seine

  006/023  

Alain Bublex

Notice

C’est le point de vue subjectif, à bord d’une voiture, qu’Alain Bublex privilégie dans Ryder Project, tentant une forme d’intervention éphémère dans le paysage américain en suivant pendant onze jours un convoi de trois camions de déménagement à travers le pays, d’est en ouest. Il retient dans ce projet l’aspect métaphorique du paysage : « Aux États-Unis, la métaphore
de l’histoire ne provient que très rarement d’une construction humaine, mais plutôt du paysage lui-même […] et ce n’est pas un lieu précis mais plutôt une étendue et le mouvement qui la parcourt. » Aussi rejoue-t-il intuitivement un geste cinématographique ancestral : le travelling avant, très employé dans le cinéma des origines, quand l’expérience optique et sensorielle prédominait encore et que les paysages, les vues panoramiques,
les images prises à partir de trains faisaient partie des attractions cinématographiques. Ce même geste archétypal traverse en filigrane tout le cinéma hollywoodien, évoquant, du western au road movie, le mythe de la conquête de l’Ouest et plus généralement ce nomadisme volontaire ou contraint, d’hier et d’aujourd’hui, qui caractérise le peuple américain comme
il marque son rapport au paysage.

C’est à ce même mythe structurant que fait justement référence l’action d’Alain Bublex. Ryder Project continue à évoquer l’expérience cinéma quand l’artiste nous propose d’assister, dans l’intimité d’une salle obscure, à la projection bout à bout des quarante-huit heures de rushes résultant de cette traversée. Ryder Project peut être pris comme une invitation au
voyage : se laisser bercer par la succession des paysages, sans finalité apparente, le temps que l’on voudra accorder à cette expérience.

An.B.

C’est pas beau de critiquer ?

Carte blanche au critique d’art qui nous offre un texte personnel,
subjectif, amusé, distancié, poétique… critique sur l’œuvre de son
choix dans la collection du MAC/VAL.. C’est pas beau de critiquer ? Une
collection de « commentaires » en partenariat avec l’AICA/Association
Internationale des Critiques d’Art.

Alain BUBLEX, Ryder Project, 1999-2000

À précisément 9 heures du matin, le 19 avril 1995, le
militant d’extrême droite américain Timothy McVeigh gare
un camion de déménagement, loué à la société Ryder, et
bourré d’explosifs, devant le bâtiment fédéral d’Oklahoma
City. L’explosion deux minutes plus tard provoquera la
mort de 290 personnes, dont les employés de l’agence
locale du FBI et les enfants d’une crèche. McVeigh luimême
est rapidement identifié et arrêté, les enquêteurs
remontant la trace du véhicule de location. Omniprésent
dans les médias, le camion jaune de Ryder – la référence en
matière de déménagements sur le continent nord-américain
– devient presque immédiatement et irréversiblement
l’icône indélébile de l’attentat dans la conscience collective.
En effet, le camion jaune (blasonné de la devise « There when
you need us
 ») devient à ce point indissociable du terrorisme
que Ryder procédera au changement de couleur et du
graphisme de sa flotte de dizaines de milliers de véhicules,
chacun semblant rappeler le crime et constituer une
bombe en puissance qui s’insère comme un signe incongru
et vaguement sinistre dans la singularité quelconque du
paysage américain. Or, dans ce contexte-là, et dans un
pays où le déménagement est un acte fondateur, souvent
provoqué un échec mais toujours prometteur d’une vie
recommencée et meilleure, qu’en penser d’un convoi de
plusieurs qui traverse lentement le continent ?

Car justement, avant que Ryder ne repeigne tous ses
véhicules, Alain Bublex en loue trois d’une agence de
la côte est. Et pendant onze jours, il filmera depuis la
cabine d’un d’entre eux la traversée transcontinentale de
ce convoi, d’une inquiétante familiarité aux yeux de ceux
qui l’entrevoient sur la route. Des centaines d’heures
de rushes, l’artiste fait un road movie de quelque douze
heures, monté de façon la moins événementielle qui soit :
moins une documentation du voyage que l’activation
d’une intervention à très faible coefficient de visibilité
artistique. L’artiste parle du convoi comme « élément de
composition » mobile dans la vaste étendue du paysage
constitutif de l’identité américaine. Le film qui le donne à
voir est à la fois intriguant (se passera-t-il quelque chose ?)
et parfaitement sans intrigue : n’aura lieu finalement que
le lieu, la route, car comme l’affirme Bublex, « la route est
un lieu à part entière et non pas un espace vide entre deux
endroits ».

Or dans la logique du Ryder Project, la salle du cinéma
construite au musée dans laquelle le film est projeté est elle
aussi un lieu à part entière davantage qu’un espace vide
entre deux temps : elle incarne non pas un moment de
documentation mais d’activation. À la puissance des médias
qui avaient transformé le camion Ryder en icône, Bublex
active un média à la fois bien plus ancien et infiniment
plus corrosif et incontrôlable car totalement implicite :
la rumeur. Or de telles interventions furtives soulèvent
une question incontournable : celle de leur visibilité
spécifique en tant qu’art – non pas à cause de leur caractère
éphémère, mais parce qu’elles ont lieu en dehors de tout
cadre artistique. Rien en particulier n’incite celui qui les
voit, ou les entrevoit, de se constituer en spectateur. Ce
n’est que par une documentation « performative » qu’une
action symbolique en dehors de tout cadre artistique
retrouve un certain coefficient d’art. Ainsi Ryder Project
n’est-il pas « que » l’insinuation continue du signe dans
le paysage, c’est tout autant l’activation de ce geste. Une
salle de cinéma peut-elle fonctionner comme dispositif
performatif ? Une salle de cinéma est un lieu aux usages
multiples : or ici son usage principal – la consommation
d’images – est accessoire : le spectateur se sent comme lavé
par le flux d’images qu’il ne verra jamais dans sa totalité.

En faisant usage de la puissance insinuante de l’anomalie
dans l’espace public, puis en la réactivant dans une salle de
projection au musée, Alain Bublex interroge la capacité de
l’art à déclencher une opération d’incertitude collective : la
rumeur visuelle comme média.

Stephen Wright

 

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